Le football est-il mort en Afrique?

N’Dri Pokou Laurent vient de tirer sa révérence. De l’avis de tous les spécialistes du ballon rond, cet ex-footballeur international était l’un des meilleurs de sa génération.«L’Homme d’Asmara»,«l’Empereur baoulé», etc. Les surnoms ne manquaient pas pour qualifier cet attaquant d’exception qui fit vibrer les stades en Côte d’Ivoire et à l’étranger. Pour lui rendre hommage, l’équipe de rédaction de Gadié 2 Infos a décidé de publier cette contribution de l’écrivain Philippe DEMANOIS qui apporte ici son avis sur la disparition lente du football sur le continent, face à la mondialisation qui centre tous les intérêts vers l’Occident où les conditions de jeu, plus attractives, vident nos championnats de toute substance. Un cri de cœur en faveur d’un sport qui a connu ses heures de gloire chez nous.

Auteur: Philippe DEMANOIS
Ecrivain, Professeur de français au lycée municipal 2 Gadié Pierre de Yopougon
Texte paru dans le quotidien ivoirien Fraternité-Matin n° 15564 du Mercredi 26 Octobre 2016, page 20

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Le football est-il mort en Afrique?

Comme un peu partout dans le monde, le football est le sport-roi en Afrique. Faisant le bonheur des populations de la ville comme des zones rurales, la balle au pied, qui nécessite très peu d’infrastructures pour sa pratique, a conquis le cœur, voire l’âme des populations.

Dans les écoles, dans les quartiers, dans les villages, le moindre recoin ressemblant peu ou prou à un rectangle, est rapidement mis à profit pour jouer au ballon. Les compétitions inter-villages, inter-écoles, régionales ou nationales ont longtemps servi à donner aux populations le plaisir de se confronter, de s’affronter, de se mesurer autrement que par les anciennes guerres tribales ou claniques. Le ballon rond est, à un moment donné, devenu la plus grande forme de divertissement sur le continent, reléguant quasiment aux oubliettes les anciennes formes ludiques ou sportives que sont la lutte, les courses de masques, la course de pirogues, etc.

Arrivé chez nous avec les colons anglais à l’aube du XXe siècle, le football a connu sa période faste dans les deux décennies qui ont suivi nos indépendances. De grands clubs bien structurés, d’illustres footballeurs dont certains ont accédé à la notoriété quasi-planétaire (Rachid Mékloufi, Larbi Ben Barek, Laurent Pokou, Eugène N’Joh Léa, Salif Kéita, Roger Milla, Abedi Pelé, George Weah, …) ainsi que des championnats nationaux ou continentaux animés par des dirigeants passionnés, ont fait la gloire du football et le bonheur de plusieurs générations de spectateurs et d’amateurs chez nous. Cependant, force est de reconnaître aujourd’hui que les effets de la mondialisation ont vidé les championnats locaux de leur intérêt, leur enlevant toute compétitivité. En effet, les jeunes joueurs préfèrent désormais aller gagner leur vie à l’étranger dans des championnats de haut niveau, rendus immédiatement disponibles par la puissance du câble et donc adoptés par les masses africaines comme des produits de consommation de meilleur goût. Les nouveaux dieux des arènes que sont les Messie, Ronaldo, Drogba, Buffon, Yaya Touré, Pogba, Rooney et autres, payés en centaines de millions et transférés à coups de centaines de milliards ne sont-ils pas sous leurs yeux sur écran géant quasiment quotidiennement? Ainsi, dès douze ans déjà, avec parfois la complicité des parents eux-mêmes ou d’une nouvelle race de ‘’managers’’ plus proches des négriers d’autrefois, tous les enfants qui se croient un talent de futur footballeur, voire de star, n’hésitent pas à se lancer sur la route de l’aventure, en pirogue ou par le désert du Sahara la plupart du temps, échouant dans le meilleur des cas dans les champs de tomates au Maghreb ou dans les rues des grandes métropoles européennes, livrés aux marchands de travail au noir ou aux pédophiles qui n’en demandent pas mieux ou au pire des cas dans les eaux de la Méditerranée (vaste cimetière marin pour migrants).

Une chose est sûre: le football est mort en Afrique. Du moins, il n’y survit que par le spectacle sportif qu’offre l’Europe.

L’environnement du sport en Europe, la qualité des infrastructures, la beauté du spectacle fourni, le niveau élevé de l’organisation ainsi que la notoriété des acteurs, ont tué le football africain. La mondialisation, la puissance unificatrice des médias, la massification des habitudes de consommation (ces tsunamis qui dévastent la planète) ainsi que la paupérisation galopante de l’Afrique, les crises récurrentes et les lentes mutations sociologiques qui ont cours sur le continent, sont passés par là. A cela, il faut ajouter la corruption, la lente décrépitude du corps social, le manque d’organisation, d’imagination, de moyens, criard, qui caractérisent la vie de ce sport (et de tous les autres), chez nous, entretenant chez les jeunes la démangeaison du départ (avec les drames de la migration que l’on connaît) et l’extraversion dans leurs goûts footballistiques.

Chez nous, il n’y a plus guère de championnat ni de champions qui méritent encore ce nom: seuls les plus grands clubs européens et les stars mondiales du foot y sont populaires. Seules les compétitions européennes (diverses ligues et championnats, coupes) ou parfois sud-américaines y jouissent encore d’une grande attractivité, la réalité locale du jeu et des compétitions étant reléguée aux souvenirs. Les stades, autrefois pleins à craquer à chaque match, sont aujourd’hui déserts. Les plus grandes compétions continentales n’attirent plus grand monde. C’est à peine si dans nos salons, nos jeunes savent que la Ligue africaine des champions se joue, préférant zapper pour voir le moindre match de Liga, de la Ligue 1 française ou de la Premier League anglaise. La race des dirigeants à poigne s’est éteinte en Afrique. Les championnats locaux sont sans âme, sans vedette. Le public ne vibre plus. Les clubs mythiques (Africa Sport d’Abidjan, Stade d’Abidjan, Tonnerre de Yaoundé, Réal de Bamako, Stade Malien, Hafia Football Club de Conakry, Asec d’Abidjan, Ashanti Kotoko de Kumasi, TP Englebert… ont disparu. A telle enseigne que les jeunes Africains d’aujourd’hui ne se souviennent même plus des heures de gloire de leur football local.

Pourtant, il faut bien que le football africain, repensé dans son organisation, dans sa vision, dans sa capacité à donner du rêve et dans ses moyens, redevienne un des leviers de la stabilité sociale ou même de l’essor général de l’Afrique. Il suffit seulement qu’on se penche sur ce grand malade et qu’on lui administre les médicaments (techniques, financiers, administratifs, sociologiques) nécessaires à sa résurrection. Il suffit que tous y accordent la bonne volonté et la réflexion qui s’imposent.

Philippe DEMANOIS, Professeur de Lycée, Ecrivain.
(pdemanois@yahoo.com)

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